« Ma Isabelle... è IMPOSSIBILE… » (Mais Isabelle… c’est IMPOSSIBLE…)
C'est probablement la phrase que j'ai le plus entendue dans les ateliers italiens.
À chaque nouvelle chaussure, c'est exactement le même rituel.
On pose mon dessin sur la table.
Tout le monde se penche.
Il y a quelques secondes de silence.
Quelqu'un enlève ses lunettes.
Un autre regarde le plafond comme s'il cherchait une aide divine.
Puis tout le monde me regarde.
Et la sentence finit toujours par tomber :
« Ma Isabelle... è impossibile… »
Et je souris.
Parce que je sais déjà ce qui va se passer.
Dans les minutes qui suivent, tout le monde oublie que c'était impossible et commence à chercher une solution.
Je crois que c'est pour ça que j'aime autant les artisans.
Ils ne voient pas des problèmes.
Ils voient des défis.
Et moi, j'ai une légère tendance à leur en apporter régulièrement.
Je m'appelle Isabelle Bordji.
Je crée des chaussures depuis plus de vingt-cinq ans.
J'ai dessiné des milliers de modèles, dirigé une maison de chaussures, appris à des femmes à marcher sur des talons qui faisaient déjà douter les lois de la gravité.
Puis un jour, sans prévenir personne (moi la première), j'ai dessiné IMPOSSIBLE.
Le plan était simple.
Il n'y en avait pas.
Je ne voulais pas (re) lancer une marque.
Je ne voulais pas vendre cette mule.
Je voulais simplement sortir cette idée de ma tête.
Comme on se débarrasse d'une chanson qui tourne en boucle.
Je l'ai publiée en me disant :
« Voilà. Maintenant, tu peux me laisser tranquille. »
Manifestement, elle n'était pas du tout d'accord.
Quelques jours plus tard, des millions de personnes s'étaient arrêtées devant cette chaussure qui n'était censée exister que dans mon carnet de croquis... et sous la forme d'un prototype unique.
Certaines ont ri.
D'autres ont débattu.
Beaucoup ont demandé où l'acheter.
À ce moment-là, j'ai compris que cette chaussure n'était plus seulement la mienne.
Alors j'ai accepté de lui donner une existence.
Je prends mon travail très au sérieux.
Moi-même… un peu moins.
L'humour est probablement l'une des plus belles formes d'élégance.
Et l'absurde est souvent beaucoup plus proche de la vérité qu'on ne le croit.
Je ne crois pas que tout doive être pratique.
Je ne crois pas que tout doive être parfait dans le sens conventionnel.
Je crois qu'un objet peut simplement provoquer une émotion.
Faire sourire.
Intriguer.
Agacer.
Fasciner.
Donner envie de regarder une deuxième fois.
J'aime les objets qui posent plus de questions qu'ils n'apportent de réponses.
Je ne cherche pas à créer des chaussures pour tout le monde.
Je préfère créer des objets qui trouvent naturellement les quelques personnes qui les attendaient sans le savoir.
Certains souliers sont faits pour marcher.
D'autres pour rêver.
J'aime profondément la vie.
Les gens passionnés.
Les ateliers qui sentent le cuir.
Les cafés où une conversation dure trois heures.
Les éclats de rire.
Les détails invisibles que personne ne remarque.
Ma famille, avant tout et contre tout.
C'est exactement dans cet équilibre que j'aime vivre.
Alors bienvenue dans mon univers.
Il est légèrement irrationnel.
Mais il est entièrement sincère.